Accueillir chaque voyage, dépouillée de toutes certitudes, pour vivre au plus près chaque instant et essayer de prolonger le lien par l'image et l'écriture.
"Nous ne voyageons pas pour voir, mais pour ne pas voir - c'est à dire pour essayer d'atteindre autre chose que la surface lisse et fugitive des choses, pour nous voir aux lumières d'ailleurs"
C'est la phrase qui est en exergue de mon blog... (il me semble qu'elle est de Saint Augustin mais, si je me trompe, faites le moi savoir).
Samedi matin, je suis allée chercher ma mère à la maison de retraite pour qu'elle vienne passer le week end chez moi et elle m'a entraînée dans un monde au-delà de la réalité, un monde éclairé des lumières d'ailleurs, un voyage dans l'inconnu.
Ma mère a 96 ans. Et depuis quelque temps ( 1 mois ou 2 peut-être), elle annonce qu'elle a 76 ans. Voilà bien longtemps qu'elle refusait de dire son âge et au début, j'ai donc pensé que c'était de la coquetterie. Mais non ! Le jour où ma soeur l'a corrigée "non Mutti, tu as 96 ans, pas 76" elle a été très perturbée. Depuis, elle demande régulièrement "Maintenant dites-moi la vérité : j'ai bien 76 ans et non 96...". Au début, certains ont essayé de convoquer la logique :
- Vous êtes bien née en 1918 ?
- Oui, bien sûr
- Donc aujourd'hui cela fait 96 ans...
ou encore
- Votre fille aînée a bien 74 ans ?
- Oui
- Donc vous ne pouvez pas avoir seulement 2 ans de plus qu'elle...
Elle prend alors un air absent, pas convaincue du tout et revient à la charge quelques heures plus tard.
Aujourd'hui, à l'heure du déjeuner, en souriant, elle a déclaré à son petit fils perplexe
- Tu sais ce qu'ils m'ont fait Nicolas ? Ils m'ont collé 20 ans sur le dos... 20 ans que je n'ai même pas vus passer ! Ils disent que j'ai 96 ans. Je sais bien, moi, que j'en ai 76 ! Je marchais dans le parc, j'avais 76 ans et 2 pas plus loin, j'en avais 96 ! Ce n'est pas possible...
Et elle s'est mise à rire joliment avec un air condescendant.
Que dire ? Maintenant, j'évite de répondre à cette questions. A quoi sert de la perturber ?

J'ai passé le week end dans la lenteur, la répétition des mêmes réponses aux mêmes questions, la douceur... dans une irréalité souriante... dans un accompagnement protecteur... dans une tendresse nouvelle...
Je l'ai ramenée à la maison de retraite. Elle était contente de son week end. Et ce soir, avec le calme retrouvé me restent mille questions sur ce continent de la mémoire qui s'en va avec la vieillesse.