Accueillir chaque voyage, dépouillée de toutes certitudes, pour vivre au plus près chaque instant et essayer de prolonger le lien par l'image et l'écriture.
Aujourd'hui, je suis allée déjeuner à l'institut Sainte Thérèse où ma mère se repose depuis son AVC.
Lorsque les pensionnaires ont des visites, elles ne prennent pas leur repas dans le réfectoire mais dans une salle attenante baptisée "le restaurant".
Il y avait là 8 personnes. 4 mères âgées, avec leur fille sexagénaire.
Et pendant le repas, soudainement, j'ai pris conscience de la difficulté d'avoir un comportement juste et simple en face des personnes âgées. Il m'a semblé que de chacune des filles transpirait le malaise, voire l'angoise, face à la vieillesse et à la mort.
A la table A, la fille n'arrêtait pas de parler, comme pour montrer qu'elle était, elle, dans le tourbillon de la vie.
- je suis allée voir le médecin parce que je crois bien qu'il faut que je change mes lunettes... et... et...
Tu sais que je fais du théâtre... j'y prends vraiment beaucoup de plaisir...
Je pars le week-end prochain à Lyon...
Je... Je... Je...
J'entends très bien mais le jour où mon audition baissera... Patrick n'entend pas bien mais il refuse de mettre des prothèses... C'est stupide... parce que dans ces cas-là, on se renferme, on ne communique plus avec les autres... comme toi, regarde ! t'es complètement renfermée, t'es bien d'accord ?
(je ne suis pas sûre que la mère ait eu la possibilité de répondre ! Je ne crois pas avoir entendu le son de sa voix.)
A la table B, la mère était tassée comme une petite chose dans sa chaise roulante, face à sa fille que je n'ai pas vu sourire , sauf lorsqu'à un moment donné nos regards se sont croisés. Sourire pour les étrangers, mine sévère pour sa mère.
- c'est pénible, tu ne manges rien ! pourtant tu ne peux pas dire que ce n'est pas bon... ou alors c'est que tu es vraiment difficile...
je ne t'apporterai plus de fruits parce que si tu ne mangeais pas deux bananes à 10 heures du matin, tu aurais un peu plus d'appétît à midi...
Il va falloir que tu te secoues un peu...
A la table C, le ton condescendant et hyper-prévenant de la fille très souriante aurait pu laisser croire qu'elle était face à une gamine de 6 ans
- non, tu n'as pas assez mangé... il faut encore avaler deux bouchées... pour me faire plaisir...
j'ai vu ta voisine de chambre, elle a l'air d'être très gentille. Tu devrais faire un effort et discuter un peu avec elle...
Ce soir, sur la 2 il y a une émission de Stephan Bern "la maison préférée des Français". Tu devrais la regarder. C'est très intéressant et ça te plaira.
Et puis, comme ça tu ne t'endormiras pas trop tôt... Il ne faut pas trop dormir...
A la table D... il y avait ma mère et moi.
En quoi n'étais-je pas "bonne" ? Je ne sais pas... On est toujours un mauvais juge pour soi-même...
Sur la route du retour, la nature était belle... Mais j'ai quand même fait un détour par la plage... Pour que la mer m'imprègne de sa sérénité... Sommes-nous véritablement des "poussières d'étoiles" ?